13 septembre 2010

L’harmonie, le bonheur, les taxes

Oui je sais, ça fait des plombes que j’ai pas posté. Entre les activités estivales, beaucoup de boulot, et une fénéantise sans nom dans le peu de temps libre restant, mes blogs se sont retrouvés délaissés. Mais pas de panique, je reviens avec un bon article bien chiant et bien long, mais que je vous avais promis il y a quelques mois: une petite explication de la grande saga politique de l’été en Colombie Britannique.

Pour ceux qui avaient raté l’épisode précédent, il s’agit de l’introduction de la Taxe Harmonisée sur les Ventes, ou HST (Harmonized Sales Tax). Et attention, c’est du jamais vu en termes de revolte citoyenne, embroglio politique, et couverture médiatique, ma bonne dame! Enfin… sur une échelle canadienne, hein. Vous verrez.

Avant le 1er juillet dernier, la plupart des ventes étaient taxées via 2 taxes: la PST, une taxe provinciale, et la GST, une taxe fédérale. La HST “harmonise” les 2 taxes en les fusionnant en une taxe unique et fédérale, déjà en place dans plusieurs autres provinces. En théorie, le but est de simplifier le processus de gestion des taxes. Le total prélevé serait le même qu’avant (12% au lieu de 5% + 7%), mais les entreprises n’auraient qu’un paquet de paperasse à remplir plutôt que deux. De plus, les entreprises, qui avant n’étaient exemptes que de la GST sur leurs achats professionels, deviendraient exempts de la HST, générant des economies qui se traduiraient, toujours en théorie, en une croissance économique sur les années à venir, avec des affaires florissantes, des emplois en pagaille, des salaires à la hausse, des oiseaux qui virevoltent et des matins qui chantent. La province, elle, économiserait sur tout le personnel nécessaire pour gérer le prélèvement des taxes, le traitement du paquet de paperasse sus-cité, les audits, les redressements, les saisies, le marchandage avec la mafia, les pots de vins, et les détournements de fond, puisque tous ces fonctionnaires provinciaux verraient leur loyauté se recentrer sur Ottawa, et payés sur le budget fédéral. Enfin, les diverses taxes annexes, comme l’obscure taxe sur les chambres d’hotel (oui, ça a l’air un peu cochon) ou les taxes variables sur les achats de voiture, disparaitraient et seraient également “harmonisées” avec la HST.

Vous allez me dire “oh bah ça a l’air très bien ça, pourquoi les gens ils râlent?”. C’est très simple: c’est parce que c’est pas si simple.

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Avant la HST, tout un tas de produits et services n’étaient pas taxés avec la PST – ils avaient uniquement les 5% de la GST. Mais avec la HST, une grande majorité de ces services et produits voient leur taxes augmenter à 12%, la HST entière leur étant appliquée. Cela inclut les restaurants et bars, les journaux et magazines, les taxis, les inscriptions aux clubs de gym, les forfaits de ski, le mignon petit coach personel brésilien de votre voisine, et j’en passe. Les fumeurs français seront d’ailleurs horrifiés de savoir que les cigarettes n’étaient taxées qu’à 5% jusqu’à récemment. Mais maintenant, c’est 12%, donc ça va un peu mieux (et puis de toutes façons, c’est pas vraiment du tabac qu’on fume, ici). Il y a des exceptions, comme les livres, les habits pour enfants, les sièges auto, les couches, les serviettes hygiéniques et tampons, ou l’essence, qui restent à 5%. Et même des baisses de taxes, comme l’alcool (oui oui), les couches pour bébés, l’électricité, le chauffage, et les chambres d’hotel… mais évidemment, le nombre ahurissant de services qui subissent une hausse de taxes a de quoi traumatiser la population. Et contrairement à ce que les français peuvent penser, les canadiens sont en grande majorité des cyniques, convaincus que si jamais la HST crée réellement des economies pour les entreprises, celles-ci empocheront certainement les bénéfices et ne changeront rien.

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Que fait la population, alors? Les chauffeurs de bus font-ils une “grève de solidarité”? Les étudiants bloquent-ils les portes des salles de cours? Les gens descendent-ils dans la rue pour crier dans des mégaphones et faire griller des saucisses? Bien sûr que non! Ce qu’ils font, c’est donner calmement des prospectus informatifs et proposer aux passants de signer une pétition. Oui, oui. Une pétition. C’est la RE-VO-LU-TION, que je vous dis. C’est chaud comme une barraque à frites, comme on dit chez moi dans le ch’Nord. Mais attention, c’est qu’ils sont beaucoups à la signer, en plus. Plus de 700000 signatures, sur une population de 4,5 millions, ça fait pas mal. Enfin en fait si, ça fait mal, surtout pour le gouvernement en place. Et c’est largement assez pour mettre en place un processus législatif de retrait de la HST, et un référendum est prévu pour l’année prochaine sur le sujet.

Bon, tout ça c’est bien gentil, mais ce qui nous intéresse, surtout, c’est les ragôts, non?

Ca commence avec Gordon Campbell, l’actuel premier ministre de Colombie Britannique. Ironiquement élu à son poste en 2001 sur des promesses de réduction d’impôts (qu’il a tenues), il perd en popularité au fil des années à cause d’une politique ultra-libérale. Mais bon, en tant que président du Parti Libéral de Colombie Britannique, il fallait un peu s’en douter. Ré-élu malgré tout en 2005 puis en 2009, il est à présent accusé d’avoir honteusement menti (nooooon, c’est-il tu pas vrai?) pendant sa dernière campagne électorale, où il avait dit qu’une harmonisation des taxes n’était pas prévue. Dommage, quelques mois plus tard il annonce l’introduction de la HST, et des journalistes mettent la main sur des mémos et études internes montrant que la chose était bel et bien envisagée depuis quelques temps.

Pendant ce temps, un ancien premier ministre de la province, Bill Vander Zalm, socialiste conservateur, décide de sortir de sa torpeur politique en s’impliquant dans la lutte contre la HST. Il devient rapidement la figure de proue du mouvement, et symbole de l’opposition contre Gordon Campbell. Est-ce là une tactique politique pour remettre son parti politique, le Social Credit Union, sur la scène politique? Difficile à dire, mais c’est de toute évidence un retour extrêmement bien executé. Zalm avait en effet dû démissioner de son poste de premier ministre provincial en 1991 après un scandale incluant un conflit d’intérêts entre sa fonction publique et des transactions avec des entreprises privées. Après cela, son parti ne s’est jamais vraiment remis, et est pratiquement mort depuis 2000. En tous cas, jusqu’à maintenant.

Le référendum prévu pour l’année prochaine est également mis en cause sur divers détails législatifs, comme par exemple les conditions exactes pour que la HST soit effectivement retirée, ou le choix de la question finale telle qu’elle apparaitra sur les bulletins de vote. Il est maintenant certain qu’on va se taper un jeu de va et viens entre Campbell et Zalm pendant les mois qui viennent, avec moultes “il a dit patati, mais en fait c’est patata”. L’opposition va continuer son refrain à propos des méchants libéraux qui mangent des enfants (parce qu’aller manger au restaurant est devenu trop cher!), pendant que le gouvernement en place essaiera de décourager les gens de voter contre la HST, utilisant diverses menaces comme la nécessité de rembourser Ottawa pour tout le travail de transfert administratif, ou l’arrêt de moultes crédits d’impôts introduits pour contre-balancer l’effet de la HST dans les foyers modestes. On va aussi probablement avoir droit à diverses annonces de la part de telle ou telle industrie, pour dire à quel point la HST est trop bien ou trop pourrie pour leurs affaires. C’est déjà le cas avec quelques grandes chaines de magasin, et quelques studios de production de cinéma/TV, qui ont déclaré que la HST leur permettrait de développer leur présence en Colombie Britannique, alors que les associations de restaurateurs se plaignent d’une baisse de la clientèle. Les études de cabinets de finance indépendants seront aussi probablement brandies de chaque côté, entre celles qui prédisent une continuation de la croissance économique de la province si la HST est maintenue, et celles qui disent que la HST aurait d’abord un effet négatif pendant environ 5 ans avant de générer un quelconque effet positif.

Ah oui, et c’est encore moins bien barré vu que les gens sont stupides. Par exemple, d’après un récent sondage, 67% des personnes interrogées accusent la HST d’avoir fait grimper le prix des courses, et 63% disent que leur facture de téléphone portable a augmenté, alors que ces deux choses n’ont pas eu de changement d’imposition…

Nous, de toutes façons, on s’en fout vu qu’on peut pas voter, alors bon…

  • Alors là je dis chapeau! fallait oser s’attaquer au sujet dans les détails comme ça, même après 1 an de lecture assidue de The Province pendant mes pauses déj solitaires j’ai encore du mal à savoir ce qui était exempté mais ne l’est plus et vice versa etc. La « grogne » à la canadienne c’est quand même très reposant, surtout quand on voit le bordel en France en ce moment 🙂