6 janvier 2008

Bonne année, mais pas nécessairement pour tout le monde

Après mon article sur les grosses affaires vancouverites pas joyeuses du moment, je me suis dit que je pourrais bien parler des problèmes locaux plus courants. Déjà, ça vous changera de mes photos traffiquées pour vous faire croire que le ciel est toujours bleu à Vancouver. Ensuite, ça vous gâchera votre euphorie de la nouvelle année. Et puis ça vous changera de la routine habituelle des syndicats et des grèves, de l’Europe, des banlieues, du chomâge, du trou de la sécu, de la gauche, de la droite, du milieu, et autres rangaines socio-politiques françaises. Enfin, ça vous permettra de savoir, en contrepartie, quelles sont les rangaines d’ici.

Contrairement à ce que les mauvaises langues diront, la pluie n’est pas le problème numéro 1 à Vancouver (comme le prouvent mes photos avec des ciels bleus, donc), mais bien les sans-abris et la drogue. Oui, je sais, ça fait théoriquement deux problèmes, mais les deux sont souvent étroitement liés. D’ailleurs, ils sont tous les deux bien correctement rangés dans le Downtown Eastside, situé juste derrière Chinatown et Gastown. D’après certains, c’est carrément le quartier le plus pauvre de tout le Canada (Wouhouh! Allez Vancouver!). Et quand je dis "correctement rangé", c’est vraiment le cas: 2 pâtés de maison avant d’y rentrer, on est encore dans des endroits branchés remplis de gens riches et bien portants. On a vraiment l’impression de traverser un portail inter-dimensionnel, par endroits.

Sans abri

(remarquez au passage l’utilisation judicieuse de filtres de couleur pour faire passer ce qui est probablement un ingénieur d’IBM aux goûts vestimentaires douteux pour un pauvre SDF… c’est ça, la magie des images)

Historiquement, toutes les villes olympiques ont eu un problème avec les sans-abris, car il s’agit de faire bonne figure pour les touristes et les caméras. De Londres à Atlanta en passant par Sydney ou Pékin, seule la méthode change: certains offrent gracieusement un billet de bus pour envoyer les clochards en grande banlieue, d’autres les font fuir en utilisant la police pour faire pression. Les plus gentils ouvrent des foyers d’acceuil, mais prennent bien soin de les placer le plus loin possible. Vancouver ne devrait normalement pas échapper à la règle, mais le problème y est un peu plus complexe.

Piccadilly Pub

Au début des années 90, le Canada était dans une situation économique très difficile, et a été redressé par des coupes budgétaires, un remboursement systématique de la dette nationale1, et diverses autres initiatives issues de gouvernements libérals et social-démocrates. Si l’économie canadienne a très bien récupéré depuis, la théorie selon laquelle la croissance du pays bénéficierait à tout le monde a été infirmée par les inégalités dans les différents secteurs. Ces inégalités ne sont pas significativement pires que dans les autres pays occidentaux, mais particulièrement décriées ici, probablement parce qu’elles incluent par dessus le marché les problèmes d’exclusion des personnes d’origines aborigènes (dont on parlera dans un futur article sur les autres problèmes courants du coin).

Lentement

Les problèmes spécifiquement vancouverois s’ajoutent ensuite aux problèms nationaux. Par exemple, le développement fulgurant de la ville dans certains secteurs (nouvelles technologies et construction, entre autres) aggravent les problèmes d’inégalité mentionnés précédemment. Les nouvelles constructions, les rénovations, les modifications du réseau de transport public, et tous les autres aménagements prévus pour 2010, qu’ils soient à l’initiative de la municipalité ou de compagnies privées, galvanisent le marché immobilier déjà bien en forme grâce, entre autres, aux taux d’emprunt historiquement bas similaires à ce qu’on a connu en France ces quelques dernières années.

Un cas courant est ainsi celui où un établissement change de main pour être rénové, réhabilité, voire démoli pour faire place à des logements de meilleure qualité. Les occupants doivent alors trouver une autre habitation, et peuvent se retrouver devant un dilemme budgétaire où toit et nourriture ne peuvent plus cohabiter. Car dans une situation finalement très similaire à certaines région de France, la montée des prix a dépassé la montée des salaires2, et ne pas pouvoir se payer un appartement, même dans les locations à bas prix, est l’une des principales raisons pour rester à la rue. Selon les endroits, on peut trouver jusqu’à un tiers de SDFs qui ont, en fait, un emploi qui les occupe au moins 30h par semaine. Mais l’emploi ne fait généralement pas long feu à partir de là.

Cuban Cigars

Evidemment, la drogue et les maladies (mentales ou physiques) jouent toujours un rôle important. Sur le plan de la drogue, les Triades, la mafia chinoise, seraient assez actifs dans le coin, rapport au fait que Vancouver est un important port de la côte Pacifique, et le principal accès au territoire canadien depuis l’Asie. Enfin j’ai pas fait un enquête approfondie sur le sujet, hein, remarquez, et comme j’ai pas envie de perdre un doigt, j’irai pas infiltrer les clubs de East Hastings juste pour vos beaux yeux. Mais toujours est-il que le traffic de drogues dures, et plus particulièrement l’héroïne, est important, et touche beaucoup de monde. Vancouver ouvrait ainsi en 2003, et dans le Downtown Eastside, justement, des sites d’injection supervisée (Les premiers d’amérique du nord! Wouhouh! Allez Vancouver!) pour tenter de limiter les problèmes annexes liés à la drogue (principalement la transmission de maladies comme le SIDA par les seringues).

Drugs

On estime entre 2000 et 2300 le nombre de SDFs à Vancouver, ce qui est, en pourcentage de population totale, assez similaire à Paris où les estimations oscillent entre 8000 et 12000. Mais c’est la tendance qui est le problème ici, puisqu’à moins d’une inflection, on dépassera les 3000 sans-abris pour les Jeux Olympiques de 2010. Oui, ça augmente vite. Wouhouh! Allez Vancouver!

Petit vélo

Diverses organisations et associations oeuvrent pour l’amélioration des conditions de vie dans le Downtown Eastside, et pour les gens démunis en général, et il y a pas mal d’attention et d’attentes sur ce que le maire va mettre en place pour régler le problème… mais faudra pas rêver non plus.

Voilà, j’espère que ça vous intéresse, tout ça, et si j’ai dit des conneries (vous savez ce que c’est, la recherche d’infos sur internet…), n’hésitez pas à poster des rectifications dans les commentaires.

Cash

Allez, maintenant que j’ai un nouvel objectif avec un gros zoom (merci Papa Noël… à savoir moi-même), il faudra que j’y retourne pour vous faire de meilleures photos du quartier.

1 Le Canada est l’un des rares pays développés à avoir une dette en baisse et peu, voire pas du tout, de dépassement de son budget fédéral chaque année.

2 Pour vous faire une idée très vague des prix vancouvérois, il faut compter 6000$ (soit 4000€) par mètre carré en centre ville. En comparaison, le prix moyen du mètre carré sur Paris est à un peu plus de 6300€. Cela n’empêche pas les canadiens d’être choqués par les prix de Vancouver qui est maintenant la ville la plus chère du pays en terme de logement (Wouhou! Allez Vancouver!). Il y a quelques années, les provinces de l’est, avec Toronto et Montréal comme villes principales, dominaient le marché, mais le développement des provinces de l’ouest a propulsé Vancouver, Calgary, Edmonton et même Saskatoon vers le haut, parfois de manière totalement obscène, du genre des prix littéralement 2 fois plus cher ici (faut dire qu’on a la ville la plus mieux bien, aussi… Wouhouh! Allez Vancouver!). L’arrivée de nombreux immigrants avec leurs poches pleines d’argent tout neuf n’a pas amélioré la situation, alors que le marché québecois ou ontarien restait relativement sage. De toutes façons, le mieux, c’est d’investir à Iqaluit, une super ville où l’aéroport est plus grand que la ville elle-même.

  • Sylvain

    Beau post. Bon, ça fout les boules, mais le post est (comme toujours) très bien écrit et les photos superbes.
    Par contre, apparemment, il semblerait que les sans-abris souffrent doublement du problème de drogue: ceux qui n’en prennent pas sont catalogués comme drogués de toutes façons et donc on leur fait pas confiance non plus. Bref, c’est pas cool, mais bon c’est pas comme si j’arrivais à écrire des articles…