5 juin 2008

La complainte de l’expat’

Si vous connais­sez un expa­trié, ou ex-expatrié, vous avez pro­ba­ble­ment entendu ce genre de remarque: “les XYZ sont durs à se faire comme amis”, ou “les XYZ ils ne parlent pas beau­coup culture/histoire/politique”, en rem­pla­çant bien sûr le “XYZ” par la natio­na­lité concer­née (si vous n’avez jamais entendu un expat’ faire ce genre d’affirmation, vous avez bien de la chance). Dans notre cas, il s’agit donc des Canadiens.

Les Cana­diens sont durs à se faire comme amis

D’abord, on n’abordera pas la ques­tion de savoir si vous êtes quelqu’un d’intéressant, sociable, et qui ne sent pas mau­vais de la bouche. Mais brossez-vous bien les dents quand même, on ne sait jamais. Ensuite, on peut se deman­der com­ment on défi­nit un ami… est-ce quelqu’un que l’on voit en dehors du tra­vail ou de l’activité à tra­vers laquelle on l’a ori­gi­na­le­ment ren­con­tré? Est-ce quelqu’un que l’on a comme ami sous Face­book? Est-ce quelqu’un avec qui on s’entend tout sim­ple­ment bien?

Pour des gens de la tranche d’âge 25–35 ans, la majo­rité des amis sont issus des études (uni­ver­sité, lycée, et même col­lège et école pri­maire si vous avez gardé contact toutes ces décen­nies). Ce sont des gens qui étaient dans votre classe ou promo, vos colo­ca­taires, ou des membres des mêmes acti­vi­tés étu­diantes (clubs de sport, de musique, de cui­sine, de recons­ti­tu­tion his­to­rique de la bataille de Mou­veaux en Bouillonne, etc.). Se faire des amis dans la salle de classe est net­te­ment plus facile et rapide que de se faire des amis dans la salle de réunion de votre bou­lot actuel. Dans les deux cas, pour­tant, on se fait chier et on a pas envie de suivre ce que raconte le gars au tableau, mais c’est seule­ment dans le pre­mier cas qu’il est pos­sible de dis­cu­ter avec ses voi­sins impu­né­ment depuis le fond de la pièce. Au bureau, on ne peut que se conten­ter de faire des gri­bouillis sur son car­net de notes, ou jouer au bull­shit bingo.

La socia­li­sa­tion au tra­vail est pour­tant très dif­fé­rente entre la France et le Canada, et on revien­dra sur le sujet un jour. Mais dans les deux cas, quelqu’un aura-t-il été au cinéma ou au res­tau­rant avec ce gars qui est arrivé d’Ukraine il y a 6 mois? Pro­ba­ble­ment pas. La socia­li­sa­tion sera res­tée dans le cadre du bureau, autour du déjeu­ner de midi ou de la pause café. J’ai pu voir ce genre de situa­tion dans les deux pays avec, heu­reu­se­ment, des excep­tions (sinon, le gars repar­ti­rait dégoûté en Ukraine).

Les expa­triés qui font les remarques du genre “c’est dur d’être ami avec les Cana­diens” ont sou­vent ten­dance à croire qu’ils peuvent se recons­truire en moins d’un ou deux ans un cercle d’amis simi­laire à ce qu’ils avaient en France, et qui leur avait pris 10 ou 15 ans à bâtir sans les bar­rières cultu­relle et de la langue. Inver­se­ment, les indi­gènes ont déjà leur cercle d’amis bien éta­bli. Vous êtes dans la même situa­tion que l’Ukrainien sus-cité. Vous débar­quez, vous ne connais­sez pas grand monde, et vous cher­chez à vous recons­truire un réseau. Les Cana­diens et immi­grés de longue date affi­chant déjà com­plet dans leur emploi du temps social, les expa­triés se retrouvent sta­tis­ti­que­ment plus sou­vent entre eux. D’autant plus que l’on est dans la tranche d’âge où les gens déjà bien ins­tal­lés sont sou­dai­ne­ment occu­pés par leur pre­mier enfant, limi­tant encore plus leur temps libre.

Le plus facile est alors d’entrer en contact avec des expa­triés Fran­çais puisque vous aurez immé­dia­te­ment plein de points com­muns avec eux (prin­ci­pa­le­ment: râler sur la France, râler sur le Canada, et s’échanger des addresses pour ache­ter du fro­mage qui pue). Un tra­vers cou­rant chez les expa­triés est ainsi de rejoindre la com­mu­nauté Fran­çaise la plus proche et d’y res­ter, n’ayant que peu d’amis non-Français, mais ne se gênant pas pour râler à pro­pos de la socia­bi­lité des autres nationalités.

Bref, j’espère que je ne viens pas de vous apprendre que s’intégrer dans un pays et se faire de nou­veaux amis sont des pro­cé­dés qui prennent du temps. Les outils indis­pen­sables pour cela sont ici Craig­slist et Face­book, pour (re)trouver des groupes ou acti­vi­tés qui vous per­met­tront de ren­con­trer des gens (clubs de sport, de musique, de cui­sine, de recons­ti­tu­tion his­to­rique de la bataille de Mou­veaux en Bouillonne, etc.).

Les Cana­diens ne parlent pas culture/histoire/politique

Ma seule expli­ca­tion pour ce genre de remarque, par contre, est sim­ple­ment la bar­rière de la langue. Dif­fi­cile pour un anglo­phone d’engager, ou main­te­nir, une conver­sa­tion sou­te­nue sur l’histoire des Croi­sades s’il ne com­prend pas la moi­tié de ce que vous bara­goui­nez (et qu’il est trop poli pour vous le dire).

Evi­dem­ment, comme en France, les 3/4 des gens ne sont juste pas inté­res­sés par ces sujets, pré­fé­rant lire le DaVinci Code et regar­der Cana­dian Idol/La Nou­velle Star (ouais, je fais mon réac’ si je veux, c’est mon blog). Mais jusqu’à pré­sent, j’ai trouvé qu’il était par exemple très facile d’engager la plu­part des Cana­diens sur le sujet de la poli­tique Cana­dienne ou Amé­ri­caine. Un nombre éton­nant d’entre eux ont suivi, au moins de loin, les élec­tions Fran­çaises. Et ce qui est bien­venu, c’est qu’ils ont cha­cun leur propre opi­nion. On est loin des dis­cus­sions poli­tiques Fran­çaises où les gens regur­gitent la moi­tié du temps ce que les Gui­gnols ont raconté la semaine d’avant, ou évitent tota­le­ment le sujet en jouant la carte du réac­tion­naire cynique.

Une autre dif­fé­rence est que les Cana­diens sont beau­coup plus édu­qués sur le plan éco­no­mique. Dans un pays où les lois du mar­ché sont plus pré­sentes, où le seul voi­sin est les Etats-Unis, et où la pape­rasse pour la banque ou les impôts est deux fois plus com­pli­quée, il est très cou­rant d’assister à des dis­cus­sions sur le cours du loo­nie, sur le NASDAQ, ou sur les consé­quences des der­nières nou­velles amé­ri­caines ou (dans une moindre mesure) européennes.

Sur le plan his­to­rique, par contre, il est pro­bable qu’un Euro­péen moyen est plus édu­qué q’un Cana­dien moyen, tout sim­ple­ment parce que l’Histoire (avec un grand H s’il vout plaît) occupe une part plus impor­tante de notre culture et de notre iden­tité, ce qui se retrans­crit, par exemple, sur les pro­grammes scolaires.

De toutes façons, il est indé­niable que les Cana­diens n’ont pas grand chose de local à se mettre sous la dent qui remonte plus loin que le 18ème siècle. En plus, un pion­nier, ça prend du temps à construire des mai­sons et labou­rer des champs, donc il ne se passe pas beau­coup de trucs super inté­res­sants. Du coup, on constate deux ten­dances. La pre­mière est de s’intéresser plu­tôt, au choix, à l’histoire de l’Europe, de l’Afrique, ou de l’Asie. C’est assez peu com­mun. Les nord-Américains se contentent d’avoir les yeux qui brillent quand on parle de Paris ou Bar­ce­lone ou Amster­dam, mais n’y connaissent pas grand chose, à part ceux qui y ont été en vacances. La deuxième ten­dance est de connaitre en détail l’histoire nord-Américaine du 20ème siècle. Je trouve que ce deuxième type de connais­sance est assez inté­res­sant car elle per­met de mieux com­prendre la direc­tion actuelle du pays. En Europe, les gens qui s’intéressent à l’histoire se foca­lisent géné­ra­le­ment sur des périodes loin­taines qui, si elles sont sou­vent pas­sion­nantes, ne per­mettent pas vrai­ment d’expliquer le pro­blème des banlieues.

 

Bref, voilà mon avis sur la com­plainte de l’expat’. Je suis sûr que cer­tains ne seront pas d’accord, donc déchaînez-vous dans les com­men­taires! (je m’en fous, je peux les cen­su­rer, mouah ha ha)

6 réponses à “La complainte de l’expat’”

  1. jonasi dit :

    Pour une fois que quelqu’un est lucide sur le sujet…

  2. Loutron Glouton dit :

    Ouaip, si t veux vrai­ment socia­li­ser avec des Cana­diens (et d’autres hein, j’suis pas exclu­sive) tu peux aussi aller à des mee­tup (www.meetup.org)et par­ti­ci­per à des acti­vi­tés sociales comme le bingo du coin, arbi­trer le match de hockey junior ou sim­ple­ment faire du volon­ta­riat, c’est fou ce qu’on y ren­contre comme Canadiens-et-ou-autres de sym­pas! For­cé­ment, si tu restes planté chez toi à regar­der la star’ac, tu feras juste copain/copain avec les numé­ros sur­taxés… En tout cas, comme la per­sonne plus haut l’a dit, pour une fois que quelqu’un écrit un truc lucide ;-)

  3. Old Papy dit :

    Un ami, c’est l’étage infé­rieur à “conjoint” : c’est qq avec lequel tu as des acti­vi­tés com­munes, ou des sujets intel­lec­tuels com­muns : donc comme Lou­tron a dit, ins­crit toi dans un parti poli­tique cana­dien, ou fait un sport, ou ins­crit toi en FAC de Van­cou­ver à l’option “Culture des Iro­quois”, ou milite dans l’assoc de Défense des Ours Polaires. Ou bien tape sur un flic, en lui disant que tu vou­drais bien avoir des amis dans la police.

  4. Veronique dit :

    En fait, avant de vou­loir s’en faire des amis, c’est juste rela­ti­ve­ment dif­fi­cile de ren­con­trer des gens ori­gi­naires de Van­cou­ver (et je t’arrete tout de suite Ludo­vic, je ne m’attends pas a ren­con­trer des Van­cou­ve­rois d’origine lors d’un ape­ro­blog fran­co­phone, j’ai une vie en dehors de la fran­co­pho­nie, OK?). Mais je suis bien d’accord avec toi sur le fait que se faire des amis, ca demande du temps, beau­coup de temps. Et trop de gens ont ten­dance a vite condam­ner le Canada au com­plet pour son manque d’ouverture ou je ne sais quoi.

    Pour ce qui est des sujets de conver­sa­tion, j’ai ete plus d’une fois impres­sion­nee par les connais­sances qu’ont les Cana­diens –et pas les plus socia­le­ment favo­ri­sés– sur des sujets très variés, incluant l’Histoire de France. Alors, les cli­chés sur les Cana­diens incultes, hein…

  5. stephanie dit :

    tou­te­fois, meme d’accord avec toi, en france, en ayant des amies depuis 15 ans, je me suis fait de nou­veaux amis a 30 ans, en peu de temps. Un bon contact, et on se revoit dans la fou­lee (pas 5 mois plus tard parce qu’ils sont trop bookes, ou ont peur de pas­ser une mau­vaise soiree…).Ainsi, a ma balcony-party, la plu­part des anglos invites ont annule au der­nier moment.. genre du tra­vail fina­le­ment (ou alors silence radio…). Mais bon, j’ai l’habitude…

  6. Ludovic dit :

    @stephanie: Est-ce que tu t’étais bros­sée les dents? :) Plus sérieu­se­ment, cer­tains ont peut être sim­ple­ment annulé de peur de se retrou­ver au milieu de plein de conver­sa­tions fran­co­phones. tu sais à quel point on a tou­jours ten­dance à repas­ser au fran­çais, ce qui exclut bien trop sou­vent les anglo­phones qui du coup partent assez tôt de ce genre de soirées…

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